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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/271

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qu’il s’était arrêté à une sorte de compromis. Il avait résolu de se défaire de ses biens, non pas en les donnant aux paysans, mais en les leur louant à bas prix. Ce n’était point, sans doute, la solution qu’en théorie il voyait au problème : mais c’était du moins un pas vers cette solution : c’était le passage d’une forme d’oppression plus grossière à une forme plus douce. Et c’était, en tout cas, la seule mesure que les circonstances lui permissent de prendre.

Il arriva à Kouzminskoïe vers midi. Sa conception générale de la vie s’était, à son insu, si profondément simplifiée qu’il n’avait pas même eu la pensée de télégraphier à son gérant pour lui annoncer sa visite. En descendant du wagon, il avait loué une carriole et s’était fait conduire à sa propriété. Le cocher, un jeune paysan, vêtu d’une camisole de nankin, se tenait assis de côté sur son siège, ce qui lui rendait encore plus facile de causer avec le barine : et il causait d’autant plus volontiers que ses chevaux, deux bêtes vigoureuses et pleines de santé, couraient le long de la route avec un entrain endiablé, sans qu’il eût besoin de les stimuler.

Le cocher parlait du gérant de Kouzminskoïe. Il en parlait librement, ne se doutant pas qu’il avait affaire au seigneur du village.

— Il se met bien, le rusé Allemand ! — disait-il, en se retournant sur son siège et en jouant avec son long fouet. — Il vient de se payer une troïka avec des chevaux superbes ; et il va se promener avec sa bourgeoise, où bon lui semble ! L’hiver, pour la Noël, il y avait chez lui un bel arbre, orné comme vous n’en trouverez pas d’autre dans tout le gouvernement ! Ah ! il en a ramassé de l’argent, le gaillard ! Et pourquoi pas ? Il peut tout faire ! On dit qu’il vient d’acheter une propriété !

Nekhludov tenait pour indifférent de savoir comment son gérant administrait son bien ; mais le récit du cocher ne lui en fit pas moins une impression désagréable. Il jouissait de la beauté du jour, du mouvement des nuages gris qui par instants recouvraient le soleil et puis le découvraient de nouveau ; il jouissait du spectacle des