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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/242

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III


Le sous-directeur fit de nouveau passer Nekhludov par le grand corridor. C’était l’heure du dîner, et toutes les portes des salles étaient ouvertes. En voyant autour de lui cette foule d’hommes, tous vêtus de la même façon, et qui tous le dévisageaient avec curiosité, Nekhludov éprouva un bizarre mélange de compassion pour ces prisonniers, et d’étonnement et d’horreur pour les hommes qui les tenaient ainsi enfermés, et de honte pour lui-même qui assistait à tout cela d’un regard tranquille. De l’une des salles, sur son passage, plusieurs prisonniers sortirent et vinrent se placer devant lui, avec de profonds saluts.

— Nous vous en supplions, Excellence, daignez faire en sorte qu’on décide quelque chose à notre égard !

— Je ne suis pas de l’administration, vous vous trompez, je ne puis rien pour vous.

— N’importe ! — reprit une voix mécontente. — Vous pouvez parler de nous à quelqu’un de l’administration. Nous n’avons rien fait, et voilà deux mois qu’on nous garde ici !

— Comment ? Pourquoi ? — demanda Nekhludov.

— Eh bien ! voilà ! on nous a fourrés en prison ! Il y a deux mois que nous sommes ici, et nous-mêmes ne savons pas pourquoi !

— C’est vrai, mais la chose est purement accidentelle, — dit le sous-directeur. — On a arrêté tous ces gens-là pour manque de passeports, et on devait les expédier dans leur gouvernement ; mais, dans leur gouvernement, la prison a brûlé, de sorte qu’on nous a demandé de ne pas les expédier. Tous ceux des autres gouvernements ont été renvoyés, mais ceux-là nous sommes forcés de les garder.

— Est-ce possible ? — demanda Nekhludov.