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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/23

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dait une réponse qui ne venait pas. L’absence de réponse, d’ailleurs, lui paraissait d’un bon signe. Si sa maîtresse n’avait pas consenti à la rupture, elle aurait écrit depuis longtemps, ou bien elle serait arrivée elle-même, comme elle l’avait déjà fait une autre fois. Nekhludov avait entendu parler d’un certain officier qui faisait la cour à Marie Vassilievna ; et la pensée de ce rival le faisait souffrir de jalousie, mais en même temps le réjouissait, en lui donnant l’espoir qu’il pourrait enfin s’affranchir d’un mensonge qui lui pesait.

Une autre lettre que Nekhludov trouva dans son courrier lui venait de l’intendant principal des biens de sa mère, qui maintenant étaient ses biens. Cet intendant écrivait que Nekhludov devait absolument se rendre dans son domaine pour recevoir la confirmation de ses droits de succession, comme aussi pour trancher la question de la façon dont ses biens seraient gérés à l’avenir. La question consistait à savoir si ces biens continueraient à être gérés de la même façon qu’ils l’étaient du vivant de la défunte princesse, ou si, comme l’intendant l’avait conseillé à celle-ci, et comme il le conseillait maintenant au jeune prince, on ne ferait pas mieux de rompre les contrats et de reprendre aux paysans toutes les terres qu’on leur avait louées. L’intendant affirmait que l’exploitation directe de ces terres serait infiniment plus fructueuse. Il s’excusait ensuite d’avoir un peu retardé l’envoi de la rente de 3.000 roubles qui revenait au prince : cette somme lui serait expédiée par le prochain courrier ; et le retard provenait de ce que l’intendant avait eu toutes les peines du monde à recevoir cet argent des paysans, qui poussaient si loin leur manque de conscience qu’on avait dû recourir à la force pour les faire payer.

Cette lettre fut à la fois agréable et désagréable à Nekhludov. Il trouvait agréable de se sentir maître d’une fortune plus grande que celle qu’il avait eue jusqu’alors. Mais, d’autre part, il se rappelait que, dans sa première jeunesse, avec la générosité et la résolution de son âge, s’étant enthousiasmé pour les théories socio-