Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/228

Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Je… Je… Voyez-vous, vous êtes riche, vous dépensez votre argent à vous amuser, à chasser ! Je sais cela, avait repris la jeune fille avec un peu d’embarras, et moi je ne désire qu’une chose, je ne désire que me rendre utile aux autres. Et je ne peux rien, parce que je ne sais rien !

Ses yeux étaient pleins de franchise ; et tout son visage exprimait un tel mélange de résolution et de timidité que Nekhludov, comme cela lui arrivait souvent, s’était tout de suite mis à sa place, l’avait comprise, et en avait eu pitié.

— Eh bien ! que puis-je faire pour vous ?

— Je suis institutrice ici ; je voudrais aller à l’Université, et on ne me laisse pas y aller. Ou plutôt ce n’est pas qu’on ne me laisse pas y aller, mais il faut de l’argent. Donnez-moi de l’argent ! Quand j’aurai fini mes cours, je vous le rendrai ! Je me dis : « Les gens riches tuent des ours, enivrent des moujiks, et tout cela est mal ; pourquoi ne feraient-ils pas aussi un peu de bien ? » Je n’ai besoin que de 80 roubles. Si vous ne voulez pas, peu importe !…

— Mais, au contraire, je vous suis reconnaissant de l’occasion que vous m’offrez. Tout de suite je vais vous apporter l’argent !

Nekhludov était rentré dans la salle à manger. Sans répondre aux plaisanteries de ses camarades, il était allé prendre son sac, en avait retiré quatre billets de vingt roubles, et les avait portés à l’institutrice.

— Je vous en prie, — lui avait-il encore répété, — ne me remerciez pas ; c’est moi seul qui vous dois des remerciements !

Nekhludov avait maintenant grand plaisir à se rappeler tout cela. Il avait grand plaisir à se rappeler comment il avait failli se prendre de querelle avec un de ses camarades qui avait voulu tourner l’aventure en plaisanterie, comment un autre de ses camarades l’avait approuvé, et comment toute la chasse avait été heureuse et gaie, et comment il s’était senti joyeux, la nuit, en revenant du village à la station du chemin de fer. Les