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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/201

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pierre qui te noiera et t’empêchera de te rendre utile aux autres ! Lui donner de l’argent, voilà ce qui est bien ! Tout l’argent que tu as dans ton portefeuille ! Et puis lui dire adieu, et en finir avec elle ! »

Mais aussitôt Nekhludov sentit que, dans cette minute même, une crise décisive s’accomplissait en lui, et que son âme se trouvait comme à la rencontre de deux routes, et que, ayant choisi l’une, jamais plus elle ne pourrait revenir à l’autre. Il sentit que c’était dans cet instant même qu’il devait faire l’effort d’où dépendrait toute sa vie. Et il fit cet effort, après avoir invoqué à son aide ce Dieu dont il avait, l’avant-veille, si clairement constaté la présence dans son cœur.

Il résolut de tout dire à la Maslova, et, sur-le-champ :

— Katucha ! Je suis venu vers toi pour te demander pardon ! Et toi, tu ne m’as pas répondu, tu ne m’as pas dit si tu me pardonnais, si jamais tu me pardonnerais !

Mais elle ne l’écoutait même pas, continuant à épier tour à tour les dix roubles et le gardien. Et, à un moment où le gardien se retournait, d’un geste rapide elle étendit la main, saisit le billet, et le cacha dans sa ceinture.

— C’est bien étrange, ce que vous me dites ! — reprit-elle avec un sourire dont Nekhludov fut tout écœuré.

Il eut l’impression qu’il y avait en elle, sous ce sourire, quelque chose comme de la haine pour lui, qui l’empêcherait toujours de pénétrer plus à fond dans son âme.

Et cette impression, sans qu’il sût comment, non seulement ne le détournait plus de la Maslova, mais le liait plus étroitement à elle. Il sentait qu’il avait le devoir de parvenir, malgré tout, à réveiller cette âme, que la tâche était affreusement difficile, mais que cette difficulté même l’attirait encore. Il éprouvait à l’égard de la Maslova un sentiment que jamais jusqu’alors il n’avait éprouvé à l’égard de personne ; il ne désirait d’elle rien pour lui-même, il désirait uniquement qu’elle cessât d’être telle qu’elle était à présent pour redevenir telle qu’elle avait été autrefois.

— Katucha, pourquoi me parles-tu ainsi ? Tu sais