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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/198

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La Maslova s’arrêta d’abord devant le gardien, d’un air respectueux, mais, quand il se fut écarté, elle se décida à rejoindre Nekhludov, et s’assit près de lui sur le banc, en relevant sa jupe.

— Je sais qu’il vous est difficile de me pardonner, — commença Nekhludov. Il s’arrêta de nouveau, comme pour reprendre courage, et poursuivit :

— Mais si ce n’est plus chose possible de réparer le passé, du moins je suis résolu à faire maintenant tout ce que je pourrai. Dites-moi…

— Comment avez-vous fait pour me trouver ? — demanda-t-elle, sans répondre à sa question. Et tantôt elle fixait sur lui, tantôt elle ramenait vers le sol le regard de ses yeux brillants.

« Mon Dieu ! viens à mon aide ! Enseigne-moi ce que je dois faire ! » se disait intérieurement Nekhludov, épouvanté de l’expression vicieuse et basse qu’il lisait sur ce visage blême.

— C’est avant-hier, à la cour d’assises, — dit-il, — quand on vous a jugée… J’étais juré… Vous ne m’avez pas reconnu ?

— Non, pas du tout ! Comment aurais-je pensé à vous reconnaître ? D’ailleurs, je n’ai regardé personne ! ajouta-t-elle.

— Ainsi, il y a eu un enfant ? — demanda Nekhludov ; et il se sentit rougir.

— Il est mort tout de suite, Dieu merci ! — répondit la Maslova d’une voix brève et méchante, en détournant les yeux.

— Et de quoi ? Et comment ?

— J’étais malade moi-même, j’ai failli mourir ! — Elle continuait à parler sans lever les yeux.

— Et mes tantes, elles vous ont renvoyée ?

— Est-ce qu’on garde une femme de chambre qui va avoir un enfant ? Dès qu’elles se sont aperçues que j’étais enceinte, elles m’ont congédiée… Mais, d’ailleurs, à quoi bon parler de tout cela ? Je ne me souviens plus de rien, j’ai tout oublié ! Tout cela est bien fini.

— Non, cela n’est pas fini ! Je ne puis admettre que