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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/183

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s’était levée, avait remis son fichu sur sa tête, et s’en était retournée.

C’est cette nuit-là que s’était fait le bouleversement complet de son âme, et qu’elle avait commencé à devenir ce qu’elle était désormais devenue. C’est cette nuit-là qu’elle avait cessé de croire en Dieu. Jusqu’alors elle avait cru en Dieu, et elle avait cru que les autres y croyaient ; mais, cette nuit-là, elle s’était dit qu’il n’y avait pas de Dieu, que personne n’y croyait, et que tous ceux qui parlaient de Dieu et de ses lois n’avaient d’autre objet que de la tromper. Cet homme qu’elle aimait, et qui l’avait aimée aussi, et qui l’avait séduite et abandonnée, elle savait qu’il était le meilleur de tous. Les autres étaient pires encore ! Et tout ce qui était arrivé dans la suite à Katucha avait fortifié en elle cette conviction. Les tantes de Nekhludov, ces vieilles dames confites en dévotion, l’avaient chassée le jour où elle n’avait plus été en état de travailler autant que par le passé. Des personnes diverses à qui elle avait eu affaire ensuite, les unes, — les femmes surtout, — n’avaient vu en elle que de l’argent à gagner, les autres, — les hommes, depuis le stanovoï jusqu’aux gardiens de la prison, — n’avaient vu en elle que la satisfaction de leurs instincts sensuels. Il n’y avait personne au monde qui s’inquiétât d’autre chose que de satisfaire ses instincts. C’est ce qu’avait achevé de faire comprendre à Katucha le vieil homme de lettres dont elle avait été autrefois la maîtresse : celui-là lui avait ouvertement déclaré que la satisfaction des instincts sensuels était l’unique sagesse, l’unique beauté de la vie.

Personne au monde ne vivait que pour soi, et tout ce qu’on disait de Dieu et du bien n’était que duperie ! Voilà ce que pensait la Maslova ; et quand, par aventure, la question se présentait à elle de savoir pourquoi tout, dans le monde, était si mal arrangé et pourquoi les hommes ne faisaient que se tourmenter les uns les autres au lieu de jouir en paix de la vie, elle se hâtait de repousser cette question importune. Une cigarette, un verre d’eau-de-vie, et de nouveau elle se sentait rassurée.