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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/181

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toucher. Même en rêve, jamais elle ne revoyait Nekhludov. Si elle ne l’avait pas reconnu à la cour d’assises, ce n’était pas seulement parce que l’âge l’avait changé, parce qu’il portait une barbe, parce que ses moustaches avaient poussé, et parce que ses cheveux étaient devenus plus rares : elle l’aurait reconnu malgré tout cela, si elle n’avait pas pris l’habitude de ne jamais penser à lui. Et cette habitude avait commencé dès la sombre et terrible nuit où Nekhludov, revenant de la guerre, avait passé tout près de la maison de ses tantes sans s’y arrêter.

Katucha savait déjà, à ce moment, qu’elle était enceinte. Mais aussi longtemps qu’elle avait espéré revoir Nekhludov, non seulement la pensée de l’enfant qui allait naître ne la chagrinait pas, elle en était parfois toute joyeuse et toute attendrie.

Les deux vieilles tantes, sachant que Nekhludov allait passer près de leur maison, l’avaient prié de s’arrêter chez elles : mais il avait répondu, par dépêche, qu’il ne pourrait s’arrêter, ayant besoin d’être au plus vite à Saint-Pétersbourg. Aussitôt Katucha avait formé le projet d’aller à la gare pour le revoir au passage.

Le train passait en gare la nuit, à deux heures du matin. Katucha, après avoir aidé ses maîtresses à se mettre au lit, avait chaussé de grosses bottines, s’était couvert la tête d’un fichu, et était partie en compagnie d’une fillette de dix ans, la fille de la cuisinière.

La nuit était noire et froide. La pluie tantôt commençait à tomber en gouttes pressées, et tantôt s’interrompait. À travers les champs, on pouvait encore distinguer le sentier devant soi, mais dans le bois l’obscurité était complète, de sorte que Katucha, tout en connaissant très bien le chemin, avait failli s’égarer, et n’était arrivée à la petite station que lorsque le train y était déjà.

S’élançant sur le quai, elle avait aussitôt reconnu Nekhludov, assis près de la fenêtre d’un wagon de première classe. Le wagon était vivement éclairé. Installés en face l’un de l’autre sur les banquettes de velours, deux officiers jouaient aux cartes ; et lui, tourné vers eux, il les regardait en souriant.