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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/173

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Maslova, — répondit tout d’un trait Nekhludov en rougissant.

Il sentait qu’il faisait là une démarche qui aurait une influence décisive sur toute sa vie.

Le procureur était un petit homme maigre et sec, avec des cheveux courts grisonnants, des yeux très vifs, et une barbiche en pointe sur un menton saillant.

— La Maslova ? Oui, je la connais ! Accusée d’empoisonnement, n’est-ce pas ? Pourquoi donc avez-vous besoin de la voir ?

Puis, d’un ton plus aimable :

— Excusez ma question, mais il m’est impossible de vous accorder l’autorisation que vous demandez sans connaître d’abord le motif qui vous porte à la demander.

— J’ai besoin de voir cette femme ; c’est une chose de la plus haute importance pour moi ! — dit Nekhludov rougissant de nouveau.

— Ah ! vraiment ! — fit le procureur ; et, levant les yeux, il fixa sur Nekhludov un regard pénétrant. — Cette femme a été jugée hier, n’est-ce pas ?

— Elle a été condamnée à quatre ans de travaux forcés. Elle a été condamnée injustement ! Elle est innocente !

— Hier ? — reprit le procureur, sans prêter la moindre attention à ce que disait Nekhludov sur l’innocence de la Maslova. — Comme elle n’a été jugée qu’hier, elle doit se trouver encore dans la maison de détention préventive. On ne peut y voir les détenus qu’à de certains jours. Je vous engage à vous adresser là.

— C’est que j’ai besoin de la voir tout de suite, — dit Nekhludov.

Ses lèvres tremblaient. Il sentait l’approche de la minute décisive.

— Mais pourquoi donc avez-vous besoin de la voir ? — demanda le procureur, fronçant les sourcils d’un air quelque peu inquiet.

— J’ai besoin de la voir parce qu’elle est innocente et qu’on l’a condamnée aux travaux forcés. C’est moi qui suis coupable, et non pas elle ! — ajouta Nekhludov d’une voix frémissante.