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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/172

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manquons de rien, nous, hommes riches et instruits, nous nous assemblons dans une salle pleine de solennité, et nous jugeons ce malheureux, qui est notre frère, et que nous avons contribué à perdre ! »

Ainsi songeait Nekhludov, sans plus faire attention à ce qui se passait autour de lui. Et il se demandait comment il avait pu ne pas s’apercevoir plus tôt de tout cela, comment les autres pouvaient ne pas s’en être encore aperçus.


III


Quand, après le résumé du président, le jury se retira dans sa salle de délibération pour répondre aux questions posées, Nekhludov, au lieu de suivre ses collègues, se faufila dans le corridor, ayant pris tout d’un coup la résolution de se désintéresser de la suite du procès. « Qu’ils fassent ce qu’ils voudront de ce malheureux ! — se dit-il ; — je ne puis, quant à moi, prendre plus longtemps ma part d’une telle comédie ! »

Il demanda à un gardien de lui indiquer le cabinet du procureur et s’y rendit aussitôt. Là, le suisse refusa d’abord de le laisser entrer, affirmant que le procureur était occupé ; mais Nekhludov, sans l’écouter, ouvrit la porte de l’antichambre, aborda l’employé qui s’y tenait assis, et le pria de dire tout de suite au procureur qu’un juré désirait l’entretenir d’un sujet très urgent. Son titre de prince et l’élégance de sa mise en imposèrent à l’employé, qui insista auprès du procureur, et obtint que Nekhludov fût aussitôt admis.

Le procureur le reçut debout, visiblement mécontent de son insistance.

— En quoi puis-je vous servir ? — demanda-t-il d’un ton sévère.

— Je suis juré, je m’appelle Nekhludov, et j’ai absolument besoin de voir une femme qui est en prison, la