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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/155

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moi, ils l’attraperont ! » Et voilà que j’avais raison ! — reprit-elle de sa voix chantante, s’écoutant parler avec complaisance.

Pendant qu’elle poursuivait ses lamentations, les prisonniers avaient fini de traverser la cour. Aussitôt qu’ils furent partis, les quatre femmes qui avaient échangé des gros mots avec eux s’écartèrent de la fenêtre, et s’approchèrent, elles aussi, de la Maslova.

— Eh bien ! ils t’ont condamnée ? — demanda la cabaretière en tenant sa fille par le bras.

— Ils l’ont condamnée parce qu’elle n’avait pas d’argent ! — répondit la Korableva. — Si elle avait eu de l’argent, elle aurait loué un avocat habile, un malin, qui l’aurait fait acquitter. Il y en a un, — je ne sais plus comment on l’appelle, — un renard qui n’a pas son pareil : celui-là, aussi vrai que je le dis, il vous retirerait du fond de l’eau, et sans vous mouiller ! C’était celui-là qu’il fallait prendre !

— Sans doute que c’est la destinée qui a voulu que cela fût ainsi ! — interrompit la bonne vieille, condamnée pour complicité d’incendie. — Croyez-vous, par exemple, que ce ne soit pas terrible de séparer un vieillard de sa femme et de son fils, de le laisser sans personne pour le nettoyer ; et moi, qu’on m’a mise ici, dans la vieillesse de mes ans !

Et, pour la centième fois, elle reprit le récit de ce qui lui était arrivé.

— Personne n’échappe à sa destinée ! — répétait-elle en hochant la tête.

La cabaretière s’était assise sur son lit, en face de la Maslova ; elle avait pris son petit garçon sur ses genoux, et tout en s’occupant de faire la chasse à ses poux :

— C’est toujours comme ça que ça se passe avec ces maudits juges ! — disait-elle. — « Pourquoi as-tu fait commerce d’eau-de-vie ? » — Et avec quoi aurais-je nourri mon enfant ?

Ces mots rappelèrent la Maslova au sentiment de la réalité.