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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/136

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vérités cruelles ? Pourquoi ne voulez-vous pas dire la vérité aujourd’hui ?

— Tu te souviens, n’est-ce pas, Missy ? — ajouta Catherine Alexievna en se tournant vers la jeune fille, qui venait d’entrer.

— C’est que, ce soir-là, nous plaisantions, — répondit Nekhludov d’un ton sérieux. — En plaisantant, la chose est possible. Mais dans la réalité nous sommes si misérables… ou, du moins, je suis si misérable… qu’il n’y a pas à songer pour moi à dire la vérité.

— Vous avez tort de vous reprendre ! Dites plutôt que nous tous nous sommes des misérables, — reprit gaîment Catherine Alexievna, sans paraître remarquer le sérieux de Nekhludov.

— Rien n’est pire que de s’avouer qu’on n’est pas en train, — interrompit Missy. — Moi, jamais je ne me l’avoue à moi-même ; et c’est pour cela que je suis toujours en train. Allons, venez avec moi, nous allons essayer de dissiper votre mauvaise humeur !

Nekhludov éprouva un sentiment pareil à celui que doivent éprouver les chevaux quand on s’apprête à leur mettre le mors et à les atteler. Et jamais encore il n’avait eu une telle peur de se laisser atteler.

Il finit par s’excuser, en disant qu’il avait besoin de rentrer chez lui.

Missy, quand il lui tendit la main pour prendre congé, retint sa main plus longtemps qu’à l’ordinaire.

— N’oubliez pas que ce qui est grave pour vous l’est en même temps pour vos amis ! — dit-elle. — Vous viendrez demain ?

— J’espère pouvoir venir, — répondit Nekhludov.

Il se sentait honteux, sans savoir si c’était pour lui ou pour elle. Et il s’empressa de sortir, voulant cacher sa honte.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Comme cela m’intrigue ! — dit Catherine Alexievna quand il eut quitté le salon. — Il est tout changé ! Quelque affaire d’amour propre ! Notre cher Dimitri est si susceptible !

— Bah ! nous avons, tous, nos bons et nos mau-