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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/10

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CHAPITRE II


L’histoire de la Maslova était des plus banales.

Elle était l’enfant naturelle d’une paysanne qui aidait sa mère à soigner les vaches, dans un château. La paysanne, non mariée, accouchait tous les ans d’un enfant ; et, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas, les enfants, aussitôt nés, étaient baptisés ; après quoi leur mère ne les nourrissait pas, attendu qu’ils étaient venus sans qu’elle les demandât, qu’elle n’avait pas besoin d’eux, et qu’ils la gênaient dans son travail : de sorte que les pauvres petits ne tardaient pas à mourir de faim.

Cinq enfants, déjà, s’en étaient allés de cette façon. Tous avaient été baptisés, aussitôt nés, puis la mère ne les avait pas nourris, et ils étaient morts. Le sixième enfant, conçu d’un bohémien qui passait, se trouva être une fille : ce qui, d’ailleurs, ne l’aurait pas empêchée d’avoir le même sort que les cinq aînés, si le hasard n’avait fait qu’une des deux vieilles demoiselles à qui appartenait le château entrât un instant dans la vacherie pour gronder ses servantes, au sujet de certaine crème qui sentait la vache. Dans la vacherie l’accouchée était étendue par terre, ayant auprès d’elle un bel enfant plein de vie et de santé. La dame gronda ses servantes et d’avoir mal préparé la crème et d’avoir recueilli dans leur vacherie une femme en couches ; mais, en apercevant l’enfant, elle se radoucit, s’offrit même à être marraine. Puis, prenant pitié de sa filleule, elle fit donner à la mère du lait et un peu d’argent, afin que la