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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/89

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de femmes ; mais il était habile, intelligent, actif et savait mener les affaires. Il était juge d’instruction dans l’arrondissement où était jugé Stepan. Dès le premier interrogatoire Stepan l’avait étonné par ses réponses simples, véridiques, calmes. Makhine sentait obscurément que cet homme enchaîné, la tête rasée, qui se trouvait devant lui, amené et surveillé par deux soldats, et que deux soldats reconduiraient pour le mettre sous les verrous, il sentait que cet homme était moralement tout à fait libre et infiniment au-dessus de lui. C’est pourquoi, en l’interrogeant, il se stimulait sans cesse pour ne pas se laisser troubler et ne pas s’embrouiller. Ce qui le frappait surtout, c’est que Stepan parlait de ses crimes comme de choses passées depuis longtemps, et commises, non par lui, mais par un homme quelconque.

— Et tu n’as pas eu pitié d’eux ? interrogea Makhine.

— Ce n’est pas de la pitié… Alors je ne comprenais pas.

— Eh bien, et maintenant ?

Stepan sourit tristement,

— Maintenant on pourrait me brûler à petit feu que je ne le ferais pas.

— Pourquoi cela ?

— Parce que j’ai compris que tous les hommes sont frères.

— Quoi ? Est-ce que moi aussi je suis ton frère ?

— Sans doute.

— Comment cela : je suis ton frère et je te condamne au bagne ?

— C’est par ignorance.

— Qu’est-ce que j’ignore donc ?