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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/380

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résolu d’oublier, de ne pas se permettre de penser. Mais sans même le remarquer, toute la matinée, indifférent à son travail, il s’était efforcé de s’en délivrer. Ce qui, auparavant, lui semblait important, le réjouissait, maintenant lui apparaissait insignifiant. Inconsciemment il tâchait de se débarrasser de sa besogne. Il lui semblait nécessaire de se délivrer du souci des affaires pour bien réfléchir à tout. Et il s’en déchargeait et restait seul. Mais aussitôt qu’il demeurait seul il allait errer dans le jardin ou dans le bois. Et tous ces lieux étaient souillés de souvenirs, de souvenirs qui l’accaparaient tout entier. Il marchait dans le jardin et se disait qu’il faudrait décider quelque chose, mais il ne réfléchissait à rien, et follement, inconsciemment, l’attendait. Il espérait que, par un miracle quelconque, elle sentirait combien il la désirait et viendrait ici, ou ailleurs où personne ne les verrait, que dans la nuit quand il n’y aurait pas de lune, ni personne, qu’en une pareille nuit elle viendrait et qu’il posséderait son corps.

« Oui, voilà, se disait-il, oui, voilà, pour la santé je me suis amusé avec une femme saine, bien portante… Non, évidemment, on ne peut pas jouer ce jeu avec elle. Je pensais l’avoir prise, et c’est elle qui m’a pris, qui m’a pris et qui ne me lâche pas. Je me croyais libre et ne l’étais pas. Je me suis trompé moi-même quand je me suis marié. Tout était stupidité, mensonge. Dès l’instant que je l’ai possédée, j’ai éprouvé un sentiment nouveau… le vrai sentiment du mari. Oui, je dois vivre avec elle… Quelle sottise vais-je penser ! Cela ne se peut pas ! s’écria-t-il tout à coup ; il faut, clairement, bien réfléchir à tout. »