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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/349

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vées. Il s’écarta pour laisser passer la femme. Elle s’écarta aussi en rajustant de sa main mouillée son fichu qui glissait.

— Va, va. Je ne passerai pas si vous… commença Eugène, mais tout d’un coup il s’arrêta : il l’avait reconnue.

Elle sourit des yeux, le regarda gaiement, et, en tirant sa jupe, sortit.

« Quelle blague ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce n’est pas possible ! » se dit Eugène en fronçant les sourcils et chassant de la main, comme une mouche, une pensée importune, mécontent de l’avoir vue. Il était mécontent de l’avoir vue et en même temps il ne pouvait détacher ses yeux de son corps, balancé par sa démarche résolue, de ses pieds nus, de ses bras, de ses épaules, des plis gracieux de sa jupe rouge relevée au-dessus des mollets blancs.

« Mais pourquoi est-ce que je regarde ? » se dit-il en baissant les yeux pour ne pas la voir. « Oui, il faut tout de même rentrer et prendre d’autres chaussures. » Il se dirigea vers sa chambre, mais il n’avait pas fait cinq pas que, ne sachant lui-même comment, par quelle force, il se retourna pour la voir encore une fois. Elle tournait le coin, et, au même moment, elle aussi se retourna de son côté. « Ah ! que fais-je ? se dit-il. Elle peut penser… Oui, sûrement elle a déjà pensé ! »

Il entra dans la chambre mouillée. Une femme âgée, maigre, était là en train de laver. Eugène avança sur la pointe des pieds entre les petites mares boueuses, jusqu’au mur où il ôta ses bottes. Il allait sortir quand la femme sortit aussi. « Celle-ci s’en va et l’autre, Stepanida, viendra, seule, » commença à raisonner en lui quelqu’un.