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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/178

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Au contraire, elles ne connaissent pas la honte, elles n’ont pas de pudeur. »

Il se rappelait comment, par une raison demeurée pour lui incompréhensible, elle avait refusé deux très beaux partis, et comment, continuant à aller dans le monde, elle se grisait de plus en plus de ses succès. Mais ces succès ne pouvaient durer toujours. Deux ans, trois ans s’écoulèrent. Tous l’avaient admirée, elle était belle mais déjà plus de la première jeunesse, et elle semblait être devenue un accessoire habituel des bals. Michel Ivanovitch se rappelait sa crainte qu’elle ne restât fille et son désir de la marier au plus vite, moins bien sans doute qu’il l’eût désiré et qu’on pouvait l’espérer auparavant, mais cependant d’une façon convenable.

Mais elle, à ce qu’il lui semblait, affectait une attitude particulièrement orgueilleuse. À ce souvenir, un sentiment d’hostilité encore plus vif contre elle gronda en lui : « Elle a refusé tant de partis convenables pour arriver à cette honte !… Oh ! oh ! » gémit-il de nouveau, et, s’arrêtant, il alluma une cigarette et voulut penser à autre chose : comment il lui ferait remettre l’argent sans la revoir.

Et de nouveau, un autre souvenir s’éveilla en sa mémoire. Il se rappela le roman stupide, ébauché, quand elle avait déjà plus de vingt ans, avec un garçon de quatorze ans, un page, qui avait passé l’été chez eux à la campagne. Il se rappela comme elle avait affolé le garçon, les larmes de celui-ci, et la façon froide, presque grossière dont sa fille lui avait répondu, quand, pour faire cesser cette intrigue ridicule, il avait prié le jeune garçon de partir ; et comment, depuis lors, les relations, déjà assez froides entre eux, devinrent tout à