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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/177

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parti dans la plus aristocratique et la meilleure société russe, cette fille à qui il avait donné, non seulement tout ce que peut désirer une jeune fille, mais qu’il aimait, admirait, dont il était fier, cette fille l’avait déshonoré, si bien que maintenant la honte l’empêchait de regarder un homme en face !

Et il se rappelait le temps quand non seulement il traitait sa fille comme un membre de sa famille, mais quand il l’aimait tendrement, se réjouissait en la regardant, en était fier ! Il se la rappelait telle qu’elle était à huit ou neuf ans, fillette vive, intelligente, gracieuse, aux yeux noirs brillants, des cheveux blonds tombant sur ses épaules. Il se rappelait comme elle sautait sur ses genoux, lui enlaçait le cou, le chatouillait, riait, et malgré ses demandes, ne cessait pas, puis ensuite lui baisait la bouche, les yeux, les joues. Il était l’ennemi de toute expansion, mais celle-ci l’attendrissait et, parfois, il s’y abandonnait ; et maintenant il se rappelait quel plaisir il avait à la caresser.

Et cette créature, autrefois charmante, avait pu devenir ce qu’elle était aujourd’hui, quelqu’un à qui il ne pouvait penser sans dégoût ! Puis il se rappelait l’époque où elle était devenue femme, et le sentiment particulier de peur et d’offense qu’il éprouvait quand il remarquait que les hommes la regardaient comme une femme. Il se rappelait cette jalousie pour sa fille quand celle-ci, se sachant belle, poussée par un sentiment de coquetterie, venait se montrer à lui en robe de bal, ou quand il la voyait danser en soirée. Il avait peur des regards impurs jetés sur elle qui, non seulement ne les comprenait pas, mais en était joyeuse. « Oui, pensa·t-il, quelle superstition, la pureté des femmes !