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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/120

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yeux brillants et sur ses lèvres. Il était admirablement bâti : la poitrine large, bombée comme chez les militaires, peu ornée de décorations ; de fortes épaules ; les jambes longues, élégantes. Il avait ce type des vieux serviteurs militaires de l’époque de Nicolas.

Comme nous approchions de la porte, le colonel refusait, disant qu’il ne savait plus danser ; toutefois, en souriant, de la main gauche il retirait son sabre du porte-épée et le remettait à un serviable jeune homme qui se trouvait à côté de nous, puis gantant sa main droite : — « Il faut que tout se fasse selon les règles, » dit-il en souriant, et il prit la main de sa fille, pivota d’un quart de tour et attendit la musique. À la première mesure de la mazurka il frappa énergiquement d’un pied, lança l’autre en avant, et sa haute personne, tantôt doucement et en mesure, tantôt bruyamment, avec des chocs de pieds l’un contre l’autre, commença à se mouvoir autour de la salle. La gracieuse Varenka volait à côté de lui, tantôt allongeant, tantôt diminuant les pas de ses petits pieds en souliers de satin blanc. Toute la salle suivait chaque mouvement de ce couple. Et moi, non seulement je l’admirais, mais je le regardais avec un attendrissement enthousiaste. Les bottes surtout m’attendrissaient. De solides bottes, pas à la mode, avec les bouts pointus, mais des bottes d’autrefois, aux bouts carrés, sans talons, faites, évidemment, par le bottier du régiment. « Pour sortir sa fille préférée, la parer, il ne s’achète pas même de bottes à la mode, mais porte de simples bottes, faites au régiment, » pensais-je, et ces bouts carrés m’attendrissaient particulièrement.