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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/119

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lui dis-je en la reconduisant à sa place. — « Sans doute, si l’on ne m’emmène pas, » me répondit-elle en souriant. — « Je ne le permettrai pas, » dis-je. — « Donnez-moi mon éventail, » me dit-elle. — « C’est dommage de vous le rendre déjà, » dis-je en lui tendant un petit éventail blanc, sans valeur. — « Alors, voilà, pour que vous ne regrettiez pas, » et elle arracha de l’éventail une petite plume et me la tendit. Je pris la plume, et je ne pus, que par le regard, lui exprimer tout mon bonheur et ma reconnaissance. ]’étais non seulement gai, content ; j’étais heureux, bon. Je n’étais plus moi, mais un être non terrestre, immatériel, ignorant le mal et apte au bien seul. Je cachai la plume dans mon gant et restai debout, n’ayant pas la force de m’éloigner d’elle. — « Regardez, on demande à papa de danser, » me dit-elle en désignant la haute et élégante personne de son père, colonel, aux épaulettes d’argent, qui se tenait dans l’embrasure d’une porte, entouré de dames. — « Varenka ! Venez ici, » entendîmes-nous la voix haute de la maîtresse de maison, en ferronnière de diamants et au décolleté de l’impératrice Élisabeth.

Varenka s’approcha de la porte. Je la suivis. — « Ma chère, priez donc votre père de faire un tour avec vous. — Allons, je vous en prie, Piotr Vladislarovitch, » dit la maîtresse de maison, s’adressant au colonel.

Le père de Varenka était un vieillard beau, grand, élancé, très vert ; le visage coloré, les moustaches blanches, frisées, à la Nicolas Ier, avec des favoris blancs rejoignant les moustaches et les cheveux ramenés sur les tempes ; et le même sourire joyeux de sa fille était dans ses