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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/118

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elle, et, la respiration rapide, en souriant, elle me disait : Encore ! et je valsais, valsais, ne sentant plus mon corps.

— Comment ! vous ne le sentiez pas quand vous lui avez enlacé la taille ? Je crois que non seulement vous sentiez votre corps, mais le sien, dit un des auditeurs. Ivan Vassilievitch rougit et, presque fâché, s’écria :

— Ah ! voilà bien la jeunesse d’aujourd’hui ! Sauf le corps, vous ne voyez rien. À notre époque il n’en allait pas de même. Plus j’étais amoureux, plus elle me semblait immatérielle. Maintenant vous voyez le pied, la cheville, etc. ; vous déshabillez les femmes dont vous êtes amoureux, tandis que pour moi, comme disait Alphonse Karr (c’était un bon écrivain), l’objet de mon amour avait toujours des vêtements de bronze. Non seulement nous ne dévêtions pas, mais, comme le bon fils de Noé, nous tâchions de voiler la nudité… Mais vous ne comprendrez pas…

— Ne l’écoutez pas… Dites-nous ce qui arriva ensuite ? dit l’un de nous.

— Eh bien, voilà : je dansais avec elle et ne m’apercevais pas de la fuite des heures. Les musiciens, avec l’acharnement de la fatigue, vous connaissez cela, quand arrive la fin d’un bal, jouaient toujours le même motif de la mazurka. Dans les salons, les papas et les mamans avaient déjà quitté les tables de jeu, en attendant le souper. Les domestiques couraient empressés, portant quelque chose. Il était déjà plus de deux heures, il fallait profiter des derniers instants pour l’inviter encore une fois, et pour la centième fois nous fîmes ensemble le tour du salon. — « Alors, le quadrille, après le souper, est à moi ? »