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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/116

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bien ou mal, mais, de mon temps, il n’y avait dans notre Université ni cercles ni théories quelconques. Nous étions tout simplement jeunes et vivions comme la jeunesse : nous étudiions et nous nous amusions. J’étais très gai, très vif et, en plus, riche. J’avais un superbe amblier ; j’allais aux montagnes russes avec des demoiselles, (le patinage n’était pas encore à la mode,) et je faisais la noce avec les camarades. (À cette époque nous ne buvions rien sauf le champagne ; s’il n’y avait pas de champagne, alors on ne buvait rien, et jamais, comme maintenant, d’eau-de-vie.) Mon plus grand plaisir, c’étaient les soirées et les bals. Je dansais bien ; je n’étais pas laid…

— Ne faites pas le modeste, interrompit une dame. Nous connaissons votre portrait daguerréotypé. Il ne faut pas dire que vous n’étiez pas laid, vous étiez très beau.

— Eh bien, soit ! j’étais beau. Mais il ne s’agit pas de cela. Dans cette période où mon amour pour elle atteignait le summum, le dernier jour des fêtes du carnaval, je fus au bal chez le Maréchal de la noblesse, un vieillard très bien, riche, hospitalier et Chambellan de la cour. Sa femme, également très bien, recevait. Elle était en robe de velours, une ferronnière de diamants au front ; ses épaules et sa poitrine de femme mûre, grasses, blanches, décolletées comme dans les portraits de l’impératrice Élisabeth Petrovna. Le bal était merveilleux. Une salle splendide, des chœurs, l’orchestre, célèbre alors, des serfs d’un propriétaire amateur ; un buffet impressionnant et un fleuve de champagne. Bien qu’amateur de champagne, je n’en bus pas, car, même sans vin, j’étais ivre… ivre