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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/107

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Les plus vigoureux parmi ceux qui étaient à l’hôpital ne tremblaient pas, mais Prokofi tremblait jour et nuit. Le directeur de l’hôpital faisait des économies de chauffage et ne chauffait pas l’hôpital avant novembre. Prokofi souffrait beaucoup physiquement, mais son âme souffrait encore plus que son corps. Tout le dégoûtait, et il haïssait tout le monde : le sacristain, le directeur de l’hôpital parce qu’il ne chauffait pas, le surveillant, et son voisin de lit à la lèvre rouge et gonflée. Il haïssait aussi le nouveau forçat qu’on venait d’amener à l’hôpital. Ce forçat était Stepan. Il était tombé malade d’un érésipèle à la tête, et on l’avait transféré à l’hôpital et placé à côté de Prokofi. D’abord, Prokofi le haïssait, mais ensuite il se prit à l’aimer tant qu’il n’attendait que les moments où il pouvait causer avec lui. Ce n’était qu’après la conversation avec Stepan que l’angoisse s’apaisait dans le cœur de Prokofi. Stepan racontait toujours à tous son dernier meurtre et l’influence qu’il avait eue sur lui. « Non seulement elle n’a pas crié, disait-il, mais elle se mit à dire : Tue, aie pitié, non de moi, mais de toi-même… »

— Sans doute, c’est terrible de perdre une âme. Une fois je me suis chargé de tuer un mouton, et j’en étais hors de moi. Et pourquoi les maudits m’ont-ils perdu ! Je n’ai fait aucun mal à personne.

— Eh bien, ça te comptera.

— Où ?

— Comment où ? Et Dieu ?

— On ne le voit pas souvent. Et moi, frère, je ne crois pas. Je pense qu’une fois mort l’herbe poussera, et c’est tout.

— Comment peux-tu penser ainsi ? Moi, combien d’âmes ai-je perdues, tandis qu’elle, la sainte,