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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/81

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« Il s’est bravement conduit, car il a provoqué son rival et l’a tué. »

Évidemment cette conduite était approuvée de tous, et si on ne l’avait pas dit ouvertement, c’était par pure politesse.

« À quoi bon y penser ? la question n’était-elle pas résolue ? » et Alexis Alexandrovitch ne songea plus qu’à préparer son départ et sa tournée d’inspection.

Il se fit servir du thé, prit l’indicateur des chemins de fer, et y chercha les heures de départ pour organiser son voyage.

En ce moment le domestique lui apporta deux dépêches. Alexis Alexandrovitch les ouvrit ; la première lui annonçait la nomination de Strémof à la place que lui-même avait ambitionnée. Karénine rougit, jeta le télégramme, et se prit à marcher dans la chambre. « Quos vult perdere Jupiter dementat », se dit-il, appliquant quos à tous ceux qui avaient contribué à cette nomination. Il était moins contrarié de n’avoir pas été lui-même nommé, que de voir Strémof, ce bavard, ce phraseur, à cette place ; ne comprenaient-ils pas qu’ils se perdaient, qu’ils compromettaient leur « prestige » avec des choix semblables !

« Quelque autre nouvelle du même genre », pensa-t-il avec amertume en ouvrant la seconde dépêche. Elle était de sa femme ; son nom « Anna » au crayon bleu lui sauta aux yeux : « Je meurs, je vous supplie d’arriver, je mourrai plus tranquille si j’ai votre pardon ».