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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/69

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À ce propos Levine communiqua à Yégor ses idées sur l’amour dans le mariage, et lui fit remarquer qu’en aimant on est toujours heureux parce que notre bonheur est en nous-mêmes. Yégor écouta attentivement et comprit évidemment la pensée de Levine, mais il la confirma par une réflexion inattendue ; c’est que lorsque lui, Yégor, avait servi de bons maîtres, il avait toujours été content d’eux, et qu’actuellement encore il était content de son maître, quoique ce fût un Français.

« Quel excellent homme ! » pensa Levine. « Et toi, Yégor, aimais-tu ta femme quand tu t’es marié ?

— Comment ne l’aurais-je pas aimée ! » répondit Yégor. Et Levine remarqua combien Yégor mettait d’empressement à lui dévoiler ses plus intimes pensées.

« Ma vie aussi a été extraordinaire, commença-t-il, les yeux brillants, gagné par l’enthousiasme de Levine comme on est gagné par la contagion du bâillement ; depuis mon enfance… » Mais la sonnette retentit ; Yégor sortit, Levine se retrouva seul. Bien qu’il n’eût presque pas dîné, qu’il eût refusé le thé et le souper chez Swiagesky, il n’aurait pu manger, et, après une nuit d’insomnie, il ne songeait pas à dormir ; il étouffait dans sa chambre, et malgré le froid il ouvrit un vasistas, et s’assit sur une table en face de la fenêtre. Au-dessus des toits couverts de neige s’élevait la croix ciselée d’une église, et plus haut encore la constellation du Cocher. Tout en aspirant l’air qui pénétrait dans