Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/59

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Anna et le vice ! comment associer ces deux idées, comment croire… ?

— Daria Alexandrovna ! – dit-il avec colère, regardant maintenant sans détour le visage ému de Dolly, et sentant sa langue se délier involontairement, – j’aurais beaucoup donné pour pouvoir encore douter ! jadis le doute était cruel, mais le présent est plus cruel encore. Quand je doutais, j’espérais malgré tout. Maintenant je n’ai plus d’espoir, et cependant j’ai d’autres doutes ; j’ai pris mon fils en aversion ; je me demande parfois s’il est le mien. Je suis très malheureux ! »

Dolly, dès qu’elle eut rencontré son regard, comprit qu’il disait vrai ; elle eut pitié de lui, et sa foi dans l’innocence de son amie en fut ébranlée.

« Mon Dieu, c’est affreux ! mais êtes-vous vraiment décidé au divorce ?

— J’ai pris ce dernier parti parce que je n’en vois pas d’autre à prendre. Le plus terrible dans un malheur de ce genre, c’est qu’on ne peut pas porter sa croix comme dans toute autre infortune, une perte, une mort, dit-il en devinant la pensée de Dolly. On ne peut rester dans la position humiliante qui vous est faite, on ne peut vivre à trois !

— Je comprends, je comprends parfaitement, – répondit Dolly baissant la tête. Elle se tut, et ses propres chagrins domestiques lui revinrent à la pensée ; mais tout à coup elle joignit les mains avec un geste suppliant et, levant courageusement son regard vers Karénine :

— Attendez encore, dit-elle. Vous êtes chrétien.