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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/546

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de raisonnable à aimer son prochain. Ô orgueil et sottise, pensa-t-il, ruse de l’esprit !… oui, ruse et scélératesse de l’esprit !… »


CHAPITRE XIII


Levine se souvint d’une scène récente entre Dolly et ses enfants ; ceux-ci, livrés un jour à eux-mêmes, s’étaient amusés à faire des confitures dans une tasse au-dessus d’une bougie, et à se lancer du lait à la figure. Leur mère les prit sur le fait, les gronda devant leur oncle, et chercha à leur faire comprendre que si les tasses venaient à manquer ils ne sauraient comment prendre leur thé, que s’ils gaspillaient leur lait ils n’en auraient plus et souffriraient de la faim. – Levine fut frappé du scepticisme avec lequel les enfants écoutèrent leur mère ; ses raisonnements les laissèrent froids, ils ne regrettaient que leur jeu interrompu. C’est qu’ils ignoraient la valeur des biens dont ils jouissaient, et ne comprenaient pas qu’ils détruisaient en quelque sorte leur subsistance.

« Tout cela est bel et bon, se disaient-ils probablement, mais ce qu’on nous donne est-il donc si précieux ? C’est toujours la même chose, aujourd’hui comme demain, tandis qu’il est amusant de faire des confitures sur une bougie et de se lancer du lait à la figure ; c’est nouveau et le jeu est de notre invention. » « N’est-ce pas ainsi que nous