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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/544

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son front baigné de sueur, il poursuivit le cours de ses réflexions, tout en examinant les mouvements d’un insecte qui gravissait péniblement la tige d’une plante.

« Il faut me recueillir, résumer mes impressions, comprendre la cause de mon bonheur…

« J’ai cru jadis qu’il s’opérait dans mon corps, comme dans celui de cet insecte, une évolution de la matière, conformément à certaines lois physiques, chimiques et physiologiques : évolution, lutte incessante, qui s’étend à tout, aux arbres, aux nuages, aux nébuleuses… Mais à quoi aboutissait cette évolution ? La lutte avec l’infini était-elle possible ?… Et je m’étonnais, malgré de suprêmes efforts, de ne rien trouver dans cette voie qui me dévoilât le sens de ma vie, de mes impulsions, de mes aspirations… Ce sens, il est pourtant si vif et si clair en moi qu’il fait le fond même de mon existence ; et lorsque Fedor m’a dit : « Vivre pour Dieu et son âme », – je me suis réjoui autant qu’étonné de le lui voir définir. Je n’ai rien découvert, je savais déjà…, j’ai simplement reconnu cette force qui autrefois m’a donné la vie et me la rend aujourd’hui. Je me sens délivré de l’erreur… Je vois mon maître !… »

Et il se remémora le cours de ses pensées pendant les deux dernières années, du jour où l’idée de la mort l’avait frappé à la vue de son frère malade. C’est alors qu’il avait clairement compris que l’homme, n’ayant d’autre perspective que la souffrance, la mort et l’oubli éternel, il