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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/530

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c’est ennuyeux que Kostia ne soit pas là ; il se sera encore attardé auprès des abeilles ; je suis contrariée parfois qu’il y aille si souvent, et cependant cela le distrait, Il est bien plus gai qu’au printemps ; à Moscou j’avais peur de le voir si sombre ; quel drôle d’homme ! »

Kitty connaissait la cause du tourment de son mari, que ses doutes rendaient malheureux ; et, quoiqu’elle pensât, dans sa foi naïve, qu’il n’y a pas de salut pour l’incrédule, le scepticisme de celui dont l’âme lui était si chère ne l’inquiétait nullement.

« Pourquoi lit-il tous ces livres de philosophie où il ne trouve rien ? puisqu’il désire la foi, pourquoi ne l’a-t-il pas ? Il réfléchit trop, et s’il s’absorbe dans des méditations solitaires, c’est que nous ne sommes pas à sa hauteur. La visite de Katavasof lui fera plaisir, il aime à discuter avec lui… » Et aussitôt les pensées de la jeune femme se reportèrent sur l’installation de ses hôtes. Fallait-il leur donner une chambre commune ou les séparer ?… Une crainte soudaine la fit tressaillir au point de déranger Mitia : « La blanchisseuse n’a pas rapporté le linge… pourvu qu’Agathe Mikhaïlovna n’aille pas donner du linge qui a déjà servi !… » Et le rouge monta au front de Kitty.

« Il faudra m’en assurer moi-même », pensa-t-elle, et elle se reprit à songer à son mari. « Oui, Kostia est incrédule, mais je l’aime mieux ainsi que s’il ressemblait à Mme Stahl, ou à moi quand j’étais à Soden ; jamais il ne sera hypocrite. »