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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/511

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s’adressant au jeune cocher ; elle prononça ces mots lentement et doucement ; son cœur battait à se rompre et l’empêchait de parler. « Non, je ne te permettrai plus de me faire ainsi souffrir », pensa-t-elle, s’adressant avec menace à celui qui la torturait, et elle continua à longer le quai.

« Où fuir, mon Dieu ! » se dit-elle en se voyant examinée par des personnes que sa toilette et sa beauté intriguaient. Le chef de gare lui demanda si elle n’attendait pas le train ; un petit marchand de kvas ne la quittait pas des yeux. Arrivée à l’extrémité du quai, elle s’arrêta ; des dames et des enfants y causaient en riant avec un monsieur en lunettes, qu’elles étaient probablement venues chercher ; elles aussi se turent et se retournèrent pour regarder passer Anna. Celle-ci hâta le pas ; un convoi de marchandises approchait qui ébranla le quai ; elle se crut de nouveau dans un train en marche. Soudain elle se souvint de l’homme écrasé le jour où pour la première fois elle avait rencontré Wronsky à Moscou, et elle comprit ce qui lui restait à faire. Légèrement et rapidement elle descendit les marches, qui de la pompe, placée à l’extrémité du quai, allaient jusqu’aux rails, et marcha au-devant du train. Elle examina froidement la grande roue de la locomotive, les chaînes, les essieux, cherchant à mesurer de l’œil la distance qui séparait les roues de devant du premier wagon, des roues de derrière.

« Là, se dit-elle, regardant l’ombre projetée par le wagon sur le sable mêlé de charbon qui recou-