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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/508

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place dans un wagon de première, et déposa son sac sur le siège de drap gris fané ; Pierre souleva son chapeau galonné avec un sourire idiot en signe d’adieu, et s’éloigna. Le conducteur ferma la portière. Une dame ridiculement attifée, et qu’Anna déshabilla en imagination pour s’épouvanter de sa laideur, courait le long du quai suivie d’une petite fille riant avec affectation.

« Cette enfant est grotesque et déjà prétentieuse », pensa Anna, et pour ne voir personne elle s’assit du côté opposé de la voiture.

Un petit moujik sale, en casquette, d’où s’échappaient des touffes de cheveux ébouriffés, passa près de la fenêtre, se penchant au-dessus de la voie.

« Cette figure ne m’est pas inconnue », pensa Anna, et tout à coup elle se rappela son cauchemar, et recula avec épouvante vers la porte du wagon que le conducteur ouvrait pour faire entrer un monsieur et une dame.

« Vous désirez sortir ? »

Anna ne répondit pas, et personne ne put remarquer sous son voile la terreur qui la glaçait. Elle se rassit ; le couple prit place en face d’elle, examinant discrètement, quoique avec curiosité, les détails de sa toilette. Le mari demanda la permission de fumer et, l’ayant obtenue, fit remarquer à sa femme en français qu’il éprouvait encore plus le besoin de parler que celui de fumer ; ils échangeaient tous deux des observations stupides dans le but d’attirer l’attention d’Anna et de lier