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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/504

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lutte pour la vie et sur la haine qui seule unit les hommes… Qu’allez-vous chercher en guise de plaisir ? » pensa-t-elle, interpellant mentalement une joyeuse société installée dans une voiture à quatre chevaux, et allant évidemment s’amuser à la campagne ; « vous ne vous échapperez pas à vous-mêmes ! » Et, voyant à quelques pas de là un ouvrier ivre emmené par un garde de police : « Ceci ferait mieux l’affaire. Nous en avons aussi essayé, du plaisir, le comte Wronsky et moi, et nous nous sommes trouvés bien au-dessous des joies suprêmes auxquelles nous aspirions ! » Et pour la première fois Anna dirigea sur ses relations avec le comte cette lumière éclatante qui tout à coup lui révélait la vie. « Qu’a-t-il cherché en moi ? Les satisfactions de la vanité plutôt que celles de l’amour ! » Et les paroles de Wronsky, l’expression de chien soumis que prenait son visage aux premiers temps de leur liaison, lui revenaient en mémoire pour confirmer cette pensée. « Il cherchait par-dessus tout le triomphe du succès ; il m’aimait, mais principalement par vanité. Maintenant qu’il n’est plus fier de moi, c’est fini ; m’ayant pris tout ce qu’il pouvait me prendre, et ne trouvant plus de quoi se vanter, je lui pèse, et il n’est préoccupé que de ne pas manquer extérieurement d’égards envers moi. S’il veut le divorce, c’est dans ce but. Il m’aime peut-être encore, mais comment ? « The zest is gone ». Au fond du cœur il sera soulagé d’être délivré de ma présence. Tandis que mon amour devient de jour en jour