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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/451

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CHAPITRE XVII


Les affaires de Stépane Arcadiévitch traversaient une phase critique ; il avait dépensé les deux tiers de l’argent rapporté par la vente du bois, et le marchand ne voulait plus rien avancer ; Dolly, pour la première fois de sa vie, avait refusé sa signature lorsqu’il s’était agi de donner un reçu pour escompter le dernier tiers du payement : elle voulait dorénavant affirmer ses droits sur sa fortune personnelle.

La situation devenait fâcheuse, mais Stépane Arcadiévitch ne l’attribuait qu’à la moitié de son traitement, et se reprochait, en voyant plusieurs de ses camarades occuper des fonctions rémunératrices, de s’endormir et de se laisser oublier. Aussi se mit-il en quête de quelque bonne place bien rétribuée, et vers la fin de l’hiver il crut l’avoir trouvée. C’était une de ces places, comme on en rencontre maintenant, variant de mille à cinquante mille roubles de rapport annuel, et exigeant des aptitudes si variées, en même temps qu’une activité si extraordinaire, que, faute de trouver un homme assez richement doué pour la remplir, on se contente d’y mettre un homme honnête. Stépane Arcadiévitch l’était dans toute la force du terme, selon la société moscovite, car pour Moscou l’honnêteté a deux formes : elle consiste à savoir tenir tête adroitement aux