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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/45

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doué d’une force remarquable ? » demanda Alexis Alexandrovitch, dont les notions sur cette chasse étaient de l’ordre le plus vague.

Levine sourit :

« Nullement : un enfant peut tuer un ours ; – et il recula avec un léger salut pour faire place aux dames qui s’approchaient de la table.

— On m’a dit que vous veniez de tuer un ours ? dit Kitty, cherchant à piquer de sa fourchette un champignon récalcitrant, et découvrant un peu son joli bras en rejetant la dentelle de sa manche. Y a-t-il vraiment des ours chez vous ? » ajouta-t-elle en tournant à demi vers lui sa jolie tête souriante.

Combien ces paroles, peu remarquables par elles-mêmes, ce son de voix, ces mouvements de mains, de bras et de tête, avaient de charme pour lui ! Il y voyait une prière, un acte de confiance, une caresse douce et timide, une promesse, une espérance, même une preuve d’amour qui l’étouffait de bonheur.

« Oh non, nous avons été chasser dans le gouvernement de Tver, et c’est en revenant de là que j’ai rencontré en wagon votre beau-frère, le beau-frère de Stiva, dit-il en souriant. La rencontre a été comique. »

Et il raconta gaiement et plaisamment comment, après avoir veillé la moitié de la nuit, il était entré de force, en touloupe, dans le wagon de Karénine.

« Le conducteur voulait m’éconduire à cause de ma tenue ; j’ai du me fâcher, et vous, monsieur, dit-il en se tournant vers Karénine, après m’avoir un