Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/449

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de la veille par un intervalle de cent ans ; il écoutait les autres parler, et faisait effort pour descendre jusqu’à eux, sans les offenser, des hauteurs auxquelles il planait. Tout en causant de choses indifférentes, il pensait à sa femme, à l’état de sa santé, à son fils, à l’existence duquel il ne croyait toujours pas. Le rôle de la femme dans la vie avait pris pour lui une grande importance depuis son mariage, mais la place qu’elle y occupait en réalité, dépassait maintenant toutes ses prévisions.

« Fais-moi savoir si je puis entrer », dit le vieux prince en le voyant sauter de son siège pour aller voir ce qui se passait chez Kitty.

Elle ne dormait pas ; coiffée de rubans bleus, et bien arrangée dans son lit, elle était étendue, les mains posées sur la couverture, causant à voix basse avec sa mère. Son regard brilla en voyant approcher son mari, son visage avait le calme surhumain qu’on remarque dans la mort, mais, au lieu d’un adieu, elle souhaitait la bienvenue à une vie nouvelle. L’émotion de Levine fut si vive qu’il détourna la tête.

« As-tu un peu dormi ? demanda-t-elle. Moi, j’ai sommeillé, et je me sens si bien ! »

L’expression de son visage changea subitement en entendant venir l’enfant.

« Donnez-le-moi, que je le montre à son père, dit-elle à la sage-femme.

— Nous allons nous montrer dès que nous aurons fait notre toilette, » répondit celle-ci en emmaillotant l’enfant au pied du lit.