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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/447

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de sa femme, mais de mettre un terme à d’aussi atroces souffrances.

« Docteur, mon Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ? dit-il en saisissant le bras du docteur qui entrait.

— C’est la fin », répondit celui-ci d’un ton si sérieux qu’il comprit que Kitty se mourait. Ne sachant plus que devenir, il rentra dans la chambre à coucher, croyant mourir avec sa femme, et ne la reconnaissant plus dans la créature torturée qui gisait devant lui. Soudain, les cris cessèrent : il n’y pouvait croire ! On chuchota, avec des allées et venues discrètes, et la voix de sa femme, murmurant avec une indéfinissable expression de bonheur : « C’est fini ! » parvint jusqu’à lui. Il leva la tête ; elle le regardait, une main affaissée sur la couverture, belle d’une beauté surnaturelle, et cherchant à lui sourire.

Les cordes trop tendues se rompirent et, sortant de ce monde mystérieux et terrible où il s’était agité pendant vingt-deux heures, Levine se sentit rentrer dans la réalité d’un lumineux bonheur ; il fondit en larmes, et des sanglots qu’il était loin de prévoir le secouèrent si violemment qu’il ne put parler. À genoux près de sa femme, il appuyait ses lèvres sur la main de Kitty, tandis qu’au pied du lit s’agitait entre les mains de la sage-femme, semblable à la lueur vacillante d’une petite lampe, la faible flamme de vie de cet être humain qui entrait dans le monde avec des droits à l’existence, au bonheur, et qui, une seconde auparavant, n’existait pas.