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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/437

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nerfs ; n’en parlons plus. Raconte-moi ce qui s’est passé aux courses ; tu ne m’en as encore rien dit », fit-elle, cherchant à dissimuler l’orgueil qu’elle éprouvait d’avoir obligé ce caractère absolu à plier devant elle.

Wronsky demanda à souper et, tout en mangeant, lui raconta les incidents de la course ; mais au son de sa voix, à son regard de plus en plus froid, Anna comprit qu’elle payait la victoire qu’elle venait de remporter, et qu’il ne lui pardonnait pas les mots : « J’ai peur de moi-même, je me sens sur le bord d’un abîme ». C’était une arme dangereuse dont il ne fallait plus se servir ; il s’élevait entre eux comme un esprit de lutte, elle le sentait, et n’était pas maîtresse, non plus que Wronsky, de le dominer.


CHAPITRE XIII


Quelques mois auparavant, Levine n’aurait pas cru possible de s’endormir paisiblement après une journée comme celle qu’il venait de passer ; mais on s’habitue à tout, surtout lorsqu’on voit les autres faire de même. Il dormait donc tranquille, sans souci de ses dépenses exagérées, de son temps gaspillé, de ses excès au club, de son absurde rapprochement avec un homme jadis amoureux de Kitty, et de sa visite, plus absurde encore, à une personne qui, après tout, n’était, qu’une femme perdue. Le bruit d’une porte qu’on entr’ouvrait le réveilla en sursaut ; Kitty n’était