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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/433

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— Oh non ! répondit-elle avec un regard qui ne prédisait rien de bon.

— C’est une charmante femme qu’il faut plaindre, continua Levine, et il raconta la vie que menait Anna, et transmit ses souvenirs à Kitty.

— De qui as-tu reçu une lettre ? »

Il le lui dit et, trompé par ce calme apparent, passa dans son cabinet pour se déshabiller. Quand il rentra, Kitty n’avait pas bougé ; assise à la même place, elle le regarda approcher et fondit en larmes.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il inquiet, comprenant la cause de ces pleurs.

— Tu t’es épris de cette affreuse femme, je l’ai vu à tes veux, elle t’a déjà ensorcelé. Et pouvait-il en être autrement ? Tu as été au club, tu as trop bu, où pouvais-tu aller de là, sinon chez une femme comme elle ? Non, cela ne saurait durer ainsi : demain nous repartons. »

Levine eut fort à faire pour adoucir sa femme, et n’y parvint qu’en promettant de ne plus retourner chez Anna, dont la pernicieuse influence, jointe à un excès de champagne, avait troublé sa raison. Ce qu’il confessa avec plus de sincérité fut le mauvais effet que lui produisait cette vie oisive passée à boire, manger et bavarder. Ils causèrent fort avant dans la nuit, et ne parvinrent à s’endormir que vers trois heures du matin, assez réconciliés pour retrouver le sommeil.