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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/412

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l’Assemblée : une fantaisie sur le Roi Lear de la steppe et un quatuor dédié à la mémoire de Bach. Levine avait un grand désir de se former une opinion sur ces œuvres écrites dans un esprit nouveau, et, pour ne subir l’influence de personne, il alla s’adosser à une colonne, après avoir installé sa belle-sœur, décidé à écouter consciencieusement et attentivement. Il évita de se laisser distraire par les gestes du chef d’orchestre, par les toilettes des dames, par la vue de toutes ces physionomies oisives, venues au concert pour tout autre chose que la musique. Il évita surtout les amateurs et les connaisseurs, qui parlent si volontiers, et debout, les yeux fixés dans l’espace, il s’absorba dans une profonde attention. Mais plus il écoutait la fantaisie sur le Roi Lear, plus il sentait l’impossibilité de s’en former une idée nette et précise ; sans cesse la phrase musicale, au moment de se développer, se fondait en une autre phrase, ou s’évanouissait, en laissant pour unique impression celle d’une pénible recherche d’instrumentation. Les meilleurs passages venaient mal à propos, et la gaîté, la tristesse, le désespoir, la tendresse, le triomphe, se succédaient avec l’incohérence des impressions d’un fou, pour disparaître de même.

Levine, quand le morceau se termina brusquement, fut étonné de la fatigue que cette tension d’esprit lui avait causée ; il se fit l’effet d’un sourd qui regarderait danser, et, en écoutant les applaudissements de l’auditoire, il voulut comparer ses impressions à celles de gens compétents.

On se levait de tous côtés pour se rapprocher