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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/340

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compter sur Stiva ; ce que je puis espérer de plus heureux, c’est qu’ils ne tournent pas mal ; et que de souffrances pour en arriver là ! » Les paroles de la jeune paysanne avaient du vrai dans leur cynisme naïf.

« Approchons-nous, Philippe ? demanda-t-elle au cocher pour écarter ces pénibles pensées.

— Il nous reste sept verstes à partir du village. »

La calèche traversa un petit pont où les moissonneuses, la faucille sur l’épaule, s’arrêtèrent pour la regarder passer. Tous ces visages semblaient gais, contents, pleins de vie et de santé.

« Chacun vit et jouit de l’existence, se dit Dolly tandis que la vieille calèche montait au trot une petite côte, moi seule me fais l’effet d’une prisonnière momentanément mise en liberté. Ma sœur Nathalie, Warinka, ces femmes, Anna, savent toutes ce que c’est que l’existence, moi je l’ignore. Et pourquoi accuse-t-on Anna ? Si je n’avais pas aimé mon mari, j’en aurais fait autant. Elle a voulu vivre, n’est-ce pas un besoin que Dieu nous a mis au cœur ? Moi-même n’ai-je pas regretté d’avoir suivi ses conseils au lieu de me séparer de Stiva ? qui sait ? j’aurais pu recommencer l’existence, aimer, être aimée ! Ce que je fais est-il plus honorable ? Je supporte mon mari, parce qu’il m’est nécessaire, voilà tout ! J’avais encore quelque beauté alors ! » Et elle voulut tirer de son sac un petit miroir de voyage, mais la crainte d’être surprise par les deux hommes sur le siège l’arrêta ;