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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/294

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de la femme aimée ; sans avoir rien à lui dire, il désirait entendre le son de la voix de Kitty, voir ses yeux, auxquels son état donnait un regard particulier de douceur et de sérieux.

« Appuie-toi sur moi, tu te fatigueras moins.

— Je suis si heureuse d’être seule un moment avec toi ! j’aime les miens, mais je regrette nos soirées d’hiver à nous deux. Sais-tu de quoi nous parlions quand tu es venu ?

— De confitures ?

— Oui, mais aussi de demandes en mariage, de Serge et de Warinka. Les as-tu remarqués ? Qu’en penses-tu ? ajouta-t-elle, se tournant vers son mari pour le voir bien en face.

— Je ne sais que penser ; Serge m’a toujours étonné. Tu sais qu’il a jadis été amoureux d’une jeune fille qui est morte ; c’est un de mes souvenirs d’enfance ; depuis lors, je crois que les femmes n’existent plus pour lui.

— Mais Warinka ?

— Peut-être… je ne sais… Serge est un homme trop pur, qui ne vit que par l’âme…

— Tu veux dire qu’il est incapable de devenir amoureux, dit Kitty, exprimant à sa façon l’idée de son mari.

— Je ne dis pas cela, mais il n’a pas de faiblesses, et c’est ce que je lui envie, malgré mon bonheur. Il ne vit pas pour lui-même, c’est le devoir qui le guide, aussi a-t-il le droit d’être tranquille et satisfait.

— Et toi ? pourquoi serais-tu mécontent de