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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/279

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cherchait pas, mais, à la direction que prenaient les regards, il se douta de l’endroit où elle se trouvait. Il craignait pis encore, et tremblait d’apercevoir Karénine ; heureusement celui-ci ne vint pas au théâtre ce jour-là.

« Comme tu es resté peu militaire, lui dit Serpouhowskoï ; on dirait un diplomate, un artiste…

— Oui, en rentrant à la maison j’ai endossé l’habit, répondit Wronsky souriant et prenant lentement sa lorgnette.

— C’est en quoi je t’envie ; quand je rentre en Russie, je t’avoue que je remets ceci à regret, dit-il en touchant ses aiguillettes. Je pleure ma liberté. »

Serpouhowskoï avait depuis longtemps renoncé à pousser Wronsky dans la carrière militaire, mais il l’aimait toujours, et se montra particulièrement aimable pour lui ce soir-là.

« Il est fâcheux que tu aies manqué le premier acte. »

Wronsky examina avec sa lorgnette les baignoires et le premier rang ; tout à coup la tête d’Anna lui apparut, fière et d’une beauté frappante, dans son cadre de dentelles, auprès d’une dame à turban et d’un vieillard chauve et clignant des yeux ; Anna occupait la cinquième baignoire, à vingt pas de lui ; assise sur le devant de la loge, elle causait avec Yavshine en se détournant un peu. L’attache de sa nuque avec ses belles et opulentes épaules, le rayonnement contenu de ses yeux et de son visage, tout la lui rappelait telle qu’il l’avait vue, jadis, au bal de Moscou. Mais les sentiments que lui inspirait sa