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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/269

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soler. Le domestique revint lui dire que Wronsky avait du monde et qu’il faisait demander si elle pouvait le recevoir avec le prince Yavshine, nouvellement arrivé à Pétersbourg. « Il ne viendra pas seul, et il ne m’a pas vue depuis hier, au moment de dîner ! » pensa-t-elle ; « je ne pourrai rien lui dire, puisqu’il sera avec Yavshine » Et une idée cruelle lui traversa l’esprit : « S’il avait cessé de m’aimer ! »

Elle repassa aussitôt dans sa mémoire tous les incidents des jours précédents ; elle y trouvait des confirmations de cette pensée terrible. La veille, il n’avait pas dîné avec elle ; il n’habitait pas le même appartement, et maintenant il venait en compagnie, comme s’il eût craint un tête-à-tête.

« Mais son devoir est de me l’avouer, le mien de m’éclairer ! Si c’est vrai, je sais ce qui me reste à faire », se dit-elle, bien que hors d’état d’imaginer ce qu’elle deviendrait si l’indifférence de Wronsky était prouvée. Cette terreur voisine du désespoir lui donna une certaine surexcitation ; elle sonna sa femme de chambre, passa dans son cabinet de toilette, et prit un soin extrême à s’habiller, comme si Wronsky, devenu indifférent, avait dû redevenir amoureux à la vue de sa toilette et de sa coiffure. La sonnette retentit avant qu’elle fût prête.

En entrant au salon, ce fut Yavshine qu’elle aperçut d’abord, examinant les portraits de Serge qu’elle avait oubliés sur la table.

« Nous sommes d’anciennes connaissances, lui dit-elle, allant vers lui et posant sa petite main dans la main énorme du géant tout confus (cette timidité