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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/230

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elle ne pas reconnaître que jamais elle ne se serait éprise de Komissarof s’il n’eût sauvé la vie de l’empereur, ni de Ristitsh si la question slave n’avait pas existé ? tandis qu’elle aimait Karénine pour lui-même, pour sa grande âme incomprise, pour son caractère, pour le son de sa voix, son parler lent, son regard fatigué et ses mains blanches et molles, aux veines gonflées. Non seulement elle se réjouissait à l’idée le voir, mais encore elle cherchait, sur le visage de son ami, une impression analogue à la sienne. Elle tenait à lui plaire, autant par sa personne que par sa conversation ; elle ne s’était jamais mise en frais de toilette. Plus d’une fois elle se surprit réfléchissant à ce qui aurait pu être s’ils eussent été libres tous deux ! Quand il entrait, elle rougissait d’émotion, et ne pouvait réprimer un sourire ravi lorsqu’il lui disait quelque parole aimable.

Depuis plusieurs jours la comtesse était vivement troublée : elle avait appris le retour d’Anna et de Wronsky. Comment épargner à Alexis Alexandrovitch la torture de revoir sa femme ? Comment éloigner de lui l’odieuse pensée que cette affreuse femme respirait dans la même ville que lui, et pouvait à chaque instant le rencontrer ?

Lydie Ivanovna fit faire une enquête pour connaître les plans de ces « vilaines gens », comme elle nommait Anna et Wronsky. Le jeune aide de camp, ami de Wronsky, chargé de cette mission avait besoin de la comtesse pour obtenir, grâce à son appui, la concession d’une affaire. Il vint donc lui