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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/229

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Dès le second mois de leur mariage, son mari la quitta, répondant à ses effusions de tendresse par un sourire ironique, presque méchant, que personne ne parvint à s’expliquer, la bonté du comte étant connue et la romanesque Lydie n’offrant aucune prise à la critique. Depuis lors, les époux, sans être séparés, vécurent chacun de leur côté, le mari n’accueillant jamais sa femme qu’avec un sourire amer qui resta une énigme.

La comtesse avait depuis longtemps renoncé à adorer son mari, mais elle était toujours éprise de quelqu’un et même de plusieurs personnes à la fois, hommes et femmes, généralement de ceux qui attiraient l’attention d’une façon quelconque. Ainsi elle s’éprit de chacun des nouveaux princes ou princesses qui s’alliaient à la famille impériale, puis elle aima successivement un métropolitain, un grand vicaire et un simple desservant ; ensuite un journaliste, trois slavophiles et Komissarof, puis un ministre, un docteur, un missionnaire anglais et enfin Karénine. Ces amours multiples, et leurs différentes phases de chaleur ou de refroidissement, ne l’empêchaient en rien d’entretenir les relations les plus compliquées, tant à la cour que dans le monde. Mais du jour où elle prit Karénine sous sa protection, qu’elle s’occupa de ses affaires domestiques et de la direction de son âme, elle sentit qu’elle n’avait jamais sincèrement aimé que lui ; ses autres amours perdirent toute valeur à ses yeux. D’ailleurs, en analysant ses sentiments passés, et en les comparant à celui qu’elle ressentait maintenant, pouvait--