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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/228

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Karénine, comme la comtesse, comme tous ceux qui préconisaient les idées nouvelles, était dénué d’une imagination profonde, c’est-à-dire de cette faculté de l’âme grâce à laquelle les mirages de l’imagination même exigent pour se faire accepter une certaine conformité avec la réalité. Ainsi il ne voyait rien d’impossible ni d’invraisemblable à ce que la mort existât pour les incrédules, et non pour lui ; à ce que le péché fût exclu de son âme, parce qu’il possédait une foi pleine et entière dont seul il était juge ; à ce que, dès ce monde, il pût considérer son salut comme certain.

La légèreté, l’erreur de ces doctrines le frappaient néanmoins par moments ; il sentait alors combien la joie causée par l’irrésistible sentiment qui l’avait poussé au pardon était différente de celle qu’il éprouvait maintenant que le Christ habitait son âme. Mais quelque illusoire que fût cette grandeur morale, elle lui était indispensable dans son humiliation actuelle ; il éprouvait l’impérieux besoin de dédaigner, du haut de cette élévation imaginaire, ceux qui le méprisaient, et il se cramponnait à ses nouvelles convictions comme à une planche de salut.


CHAPITRE XXIII


La comtesse Lydie avait été mariée fort jeune ; d’un naturel exalté, elle rencontra dans son mari un bon enfant très riche, très haut placé, et fort dissolu.