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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/216

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lade : Serge ne pouvait venir, mais il demandait pardon à son frère en termes touchants.

Nicolas ne dit rien.

« Que dois-je lui écrire, demanda Levine. J’espère que tu ne lui en veux pas ?

— Aucunement ! répondit le malade d’un ton contrarié ; écris-lui qu’il m’envoie le docteur. »

Trois jours cruels passèrent ainsi ; le mourant restait dans le même état. Tous ceux qui l’approchaient n’avaient plus qu’un désir, sa fin ; le malade seul ne l’exprimait pas, et continuait à se fâcher contre le médecin, à prendre ses remèdes, et à parler de rétablissement. Dans les rares moments où, absorbé par l’opium, il s’oubliait un instant, il confessait dans un demi-sommeil ce qui pesait à son âme comme à celle des autres : « Ah ! si cela pouvait finir ! »

Ces souffrances, toujours plus intenses, faisaient leur œuvre en le préparant à mourir ; chaque mouvement était une douleur ; pas un membre de ce pauvre corps qui ne causât une torture ; les souvenirs même, les impressions, les pensées du passé, répugnaient au malade ; la vue de ceux qui l’entouraient, leurs discours, tout lui faisait mal : chacun le sentait ; on n’osait faire un mouvement librement, exprimer un vœu ou une pensée ; la vie se concentrait pour tous dans le sentiment des souffrances du mourant, et dans le désir ardent de l’en voir délivré.

Il touchait à ce moment suprême où la mort devait lui paraître souhaitable comme un dernier bonheur ; tout, jusqu’à la faim, la fatigue, la soif, ces