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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/215

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Levine se leva doucement, dégagea sa main, et, sans regarder le malade, rentra dans sa chambre, se coucha et s’endormit : à son réveil, au lieu d’apprendre la mort de son frère, on lui dit qu’il avait repris connaissance, s’était assis dans son lit, avait demandé à manger, qu’il ne parlait plus de la mort, mais exprimait l’espoir de guérir, et témoignait encore plus d’irritation et de tristesse qu’à l’ordinaire. Personne ne parvint, ce jour-là, à le calmer ; il accusait tout le monde de ses souffrances, réclamait un célèbre médecin de Moscou, et, à toutes les questions qu’on lui faisait sur son état, répondait qu’il souffrait d’une façon intolérable.

Cette irritation ne fit qu’augmenter ; Kitty elle-même fut impuissante à l’adoucir, et Levine s’aperçut qu’elle souffrait physiquement et moralement, quoiqu’elle ne voulût pas en convenir. L’attendrissement causé par l’approche de la mort s’était mêlé à d’autres sentiments. Tous savaient la fin inévitable, voyaient le malade mort à moitié, et en étaient venus à souhaiter la fin aussi prompte que possible : ils n’en continuaient pas moins à donner des potions, à faire chercher le médecin et des remèdes ; mais ils se mentaient à eux-mêmes, et cette dissimulation était plus douloureuse à Levine qu’aux autres parce qu’il aimait Nicolas plus tendrement, et que rien n’était plus contraire à sa nature que le manque de sincérité.

Levine, longtemps poursuivi du désir de réconcilier ses deux frères, avait écrit à Serge Ivanitch ; celui-ci lui répondit, et Levine lut la lettre au ma-