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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/210

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— Tu ne saurais croire le chagrin que j’éprouve à ne plus le voir tel qu’il était dans sa jeunesse ; c’était un si beau garçon ! mais je ne le comprenais pas alors !

— Je te crois ; je sens que nous aurions été amis, dit-elle ; et elle se retourna les larmes aux yeux vers son mari, effrayée d’avoir parlé au passé.

— Vous l’auriez été, répondit-il tristement ; c’est un de ces hommes dont on peut dire avec raison qu’il n’était pas fait pour ce monde.

— En attendant, n’oublions pas que nous avons bien des journées de fatigue en perspective ; il faut nous coucher », dit Kitty en consultant sa montre microscopique.


CHAPITRE XX


Le malade fut administré le lendemain. Nicolas pria avec ferveur pendant la cérémonie ; une supplication passionnée et pleine d’espérance se lisait dans ses grands yeux fixes sur l’image sainte, qu’on avait placée sur une table à jeu, couverte d’une serviette à ramages.

Levine fut effrayé de le voir ainsi, car il savait que le déchirement de quitter cette vie, à laquelle il tenait, en serait plus cruel. Il connaissait d’ailleurs les idées de son frère, savait que son scepticisme ne résultait pas du désir de s’affranchir de la religion pour vivre plus librement ; ses croyances religieuses avaient été ébranlées par les théories scientifiques