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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/20

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si vite qu’il bredouillait, et ce bredouillement parut comique à Anna, qui se reprocha cependant aussitôt de pouvoir être sensible au ridicule dans un moment pareil. Pour la première fois, et pendant un instant, elle comprit la souffrance de son mari et le plaignit. Mais que pouvait-elle dire et faire, sinon se taire et baisser la tête ? Lui aussi se tut, puis reprit d’une voix sévère, en soulignant des mots qui n’avaient aucune importance spéciale :

« Je suis venu vous dire… »

Elle jeta un regard sur lui, et, se rappelant son bredouillement, se dit : « Non, cet homme aux yeux mornes, si plein de lui-même, ne peut rien sentir, j’ai été le jouet de mon imagination. »

« Je ne puis changer, murmura-t-elle.

— Je suis venu vous prévenir que je partais pour Moscou, et que je ne rentrerai plus dans cette maison ; vous apprendrez les résolutions auxquelles je me serai arrêté, par l’avocat qui se chargera des préliminaires du divorce. Mon fils ira chez une de mes parentes, ajouta-t-il, se rappelant avec effort ce qu’il voulait dire relativement à l’enfant.

— Vous prenez Serge pour me faire souffrir, balbutia-t-elle en levant les yeux sur lui ; vous ne l’aimez pas, laissez-le-moi !

— C’est vrai, la répulsion que vous m’inspirez rejaillit sur mon fils : mais je le garderai néanmoins. Adieu. »

Il voulut sortir, elle le retint.

« Alexis Alexandrovitch, laissez-moi Serge, dit--